Thomas arracha le hamburger à son emballage et s'apprêta à mordre dedans à pleines dents. Une sauce onctueuse commença à lui dégouliner entre les doigts,il ferma un instant les yeux, comme s'il avait voulu contenir la douleur insupportable qui lui martelait les maxillaires. Pour un peu, une larme lui aurait roulé au coin de l'½il.
– Mmmm ! Encore cette saloperie de dent. Ça va bientôt faire une semaine que j'ai mal !
– Une semaine ? T'es fou ou quoi ? Faut aller, chez le dentiste!!
– Tu sais bien que j'aime pas ça...
– Parce que tu crois qu'y en a beaucoup qui aiment le dentiste ? Et ton mal de dents alors, tu crois qu'il va guérir tout seul ? Fais-moi confiance, il va empirer oui ! Tiens, attends... t'as du bol, je l'ai sur moi.
Thomas attrapa le post-it que lui tendait son frère aîné.
– Le Guerrec, un type bien, consciencieux, professionnel.
Thomas avait une terrible envie de grignoter. Chez lui, ce n'était d'ailleurs pas qu'une simple envie, c'était un besoin. Il était du genre glouton, à s'empiffrer à longueur de journée : gâteaux, chocolat, bonbons, chewing-gums, soda, tout y passait sans exception. Et fatalement, vu qu'il ne se brossait jamais les dents après – sinon il aurait dû le faire plus d'une vingtaine de fois dans la journée – il s'exposait constamment à des problèmes dentaires carabinés.
Il se massa doucement la joue gauche avec la main. La douleur était insupportable, et elle l'élançait maintenant dans toute la mâchoire. C'était son truc, ça. Il n'allait chez le dentiste que lorsqu'il était trop tard, lorsqu'il ne pouvait pas faire autrement et qu'il avait très mal.Thomas le savait et il n'allait pas pouvoir y couper. À la simple pensée de la séance de fraise légendaire, il sentit une vague d'anxiété le submerger.Il se traîna mollement jusqu'au canapé et y laissa tomber ses cent trente kilos, son estomac échappant un profond gargouillement.
Putain, j'ai la dalle moi...
Il tira le téléphone et hésita avant de faire le numéro il espéra que personne n'allait répondre. Mais au bout de la cinquième sonnerie, quelqu'un décrocha :
– Oui, Cabinet dentaire Le Gerrec, bonjour.
– bonjour madame je vous appelle pour une rage de dent. J'aurais aimé savoir si c'était possible de... de prendre rendez-vous rapidement ?
– Vous avez beaucoup mal ?
– un petit peu, mentit Thomas qui savait très bien que la douleur était particulièrement insoutenable.
– Nous pourrions vous prendre cet après midi à 14h15 si ça vous va ? Nous avons un désistement.
– cet après midi ? Ce n'est pas forcément aussi pressé, répondit Thomas, terrifié par le fait d'y aller aussi rapidement.
– C'est la seule disponibilité que nous avons. Sinon, ce ne sera pas avant une quinzaine de jours.
Il hésita un peu,la douleur était à la limite du raisonnable, il ne pouvait plus rien manger il aurait peut-être pu attendre un jour mais quinze, c'était beaucoup trop long, c'était impossible.
– Heu, alors très bien, 14h15, articula Thomas, résigné.
Puis après avoir laissé son nom et son numéro de téléphone, il raccrocha le combiné, terrorisé à l'idée de n'être déjà qu'à quelques heures du rendez-vous.
14h15... Ça lui laissait à peine trois heures pour se préparer psychologiquement. Aussi, c'était peut-être mieux comme ça. Il ne stresserait finalement que peu de temps!
Vers 12h20, Thomas se fit chauffer une soupe qu'il but tranquillement devant la télévision. Tout en se massant régulièrement la mâchoire, il s'imaginait déjà crispé sur le fauteuil du dentiste. Piquage, fraisage, meulage il essaya alors de se persuader qu'il ne sentirait rien, que tout allait bien se passer et qu'il ressortirait soulagé de son rendez-vous... Il était bien loin de s'imaginer ce qui l'attendait.
14h13 – Thomas s'arrêta un instant devant une porte de bois massif parée d'une élégante poignée ambrée. De toutes les portes de cabinet dentaire, c'était sans doute la plus somptueuse qu'il n'avait jamais vue. Étrangement, cela le rassura un peu. Il avait plus l'impression d'entrer chez un orfèvre que chez un boucher. D'une main tremblante, il appuya sur la petite sonnette, et un « dring » étranglé retentit de l'autre côté de la porte. Il tourna la poignée et entra. Il n'y avait personne.
BOUM BOUM BOUM
Thomas sursauta? dans une pièce voisine, un bruit sourd venait de résonner, comme si quelque chose venait de tomber par terre. Instinctivement, il se retourna et passa la tête par l'encadrement de porte le plus proche. C'était la salle d'attente ou une autre porte blanche devait incontestablement donner sur une autre pièce. C'était de là que le bruit était venu, Thomas en aurait mis sa main à couper.
Curieux, il commença à traverser la salle d'attente, sans quitter la porte du fond des yeux puis son pied heurta quelque chose qui alla tournicoter devant lui. Là, sur le parquet soigneusement ciré, il découvrit un escarpin blanc. Intrigué, Thomas se pencha pour le ramasser. Qu'est ce que cette chaussure pouvait bien faire ici ? Qui laisserait sa chaussure comme ça, en plein milieu du passage ?
À ce moment là, la porte s'ouvrit ,dévoilant un homme d'une quarantaine d'années. Plutôt mince et mesurant un bon mètre quatre-vingt, il portait une petite moustache taillée avec soin. Il regarda Thomas avec étonnement puis sourit.
– Je...bonjour... Je suis monsieur Marteret, balbutia Thomas. J'avais rendez-vous à 14h15.
– Oooh, monsieur Marteret oui. Vous êtes juste à l'heure, répondit l'homme avec son plus beau sourire.
Puis il baissa les yeux sur la chaussure que tenait Thomas.
– Vous permettez ? C'est celle de Mathilde. Elle a terriblement mal aux pieds ces jours-ci, fit-il d'un air navré. La pauvre chérie.
L'homme s'empara de l'escarpin par le talon, délicatement, comme si la chaussure était en verre et qu'il avait peur de la briser.
– Je suis à vous dans deux petites minutes, fit-il avant de disparaître en refermant la porte derrière lui.
À nouveau seul, Thomas se laissa tomber sur une des chaises alignées contre un mur de la pièce. Il se demanda un instant si le dentiste ne batifolait pas avec son assistante, à ses heures perdues. Il trouva l'idée amusante. Il repensa à la manière dont il avait saisi l'escarpin. Quelqu'un qui aime la douceur et la précision il n'en fallut pas plus à Thomas pour se détendre un peu et attraper le journal qui se trouvait tout au-dessus de la pile de magazines.Il tourna une page et s'arrêta net devant un article qui accrocha son regard :
ARTICLE: un produit vétérinaire dangereux aux mains d'un détraqué – Panique et terreur dans le quartier des Cornalines.Hier matin, il était 7h05 lorsqu'un homme a été retrouvé mort près de la déchetterie du 3ème arrondissement. Atrocement mutilé, le corps porte de très nombreuses lésions qui n'ont pas encore permis à la police d'identifier la victime. Selon le médecin légiste, il apparaît que les poignets ont été longuement attachés à l'aide de bande adhésive de type sparadrap. Par ailleurs, et le plus horrible de tout, l'autopsie a révélé que la victime était totalement consciente lors de la mutilation effectuée par l'agresseur. Du succinyl choline chloride, un puissant anesthésique vétérinaire, lui aurait été administré par le meurtrier, quelques minutes auparavant. Ce produit, utilisé chez l'homme en grande quantité, prov...
– Monsieur Marteret ?
Thomas sursauta et leva subitement les yeux de son journal. Dans l'encadrement de la porte, le dentiste lui souriait. Il avait passé une blouse blanche et un masque de chirurgien se balançait à son cou, sur sa poitrine. Déconcerté, Thomas replia tant bien que mal le journal et le jeta sur la pile de magazines. Délibérément, il essaya de se concentrer sur autre chose et se mit à penser à l'article qu'il venait de lire.
Dès son entrée dans le cabinet, Thomas remarqua le fauteuil incurvé qui se tendait sous un moniteur de contrôle, dont l'image représentait une dentition humaine parfaite. Sur la droite, les instruments si redoutés étaient scrupuleusement alignés sur leur socle, lui-même fixé au siège. Ils avaient l'air d'une armée en attente de livrer bataille.
– Installez-vous, je vous en prie, fit le dentiste en enfilant une paire de gants en plastique.
Thomas était terrifié. Il sentit son taux d'adrénaline monter d'un coup il s'allongea sur le fauteuil.Il essayait de penser à autre chose, de se raconter des histoires capables de retenir toute son attention, mais il n'y parvenait pas, alors il repenssa à l'article dans le journal, regrettant de ne pas avoir eu le temps de le lire jusqu'à la fin.
– Bien. Où est ce que vous avez mal ? fit le dentiste, réapparaissant soudain à la vue de Thomas, une petite seringue entre les doigts.
– Heu... je... là, sur la gauche, fit-il sans quitter l'aiguille des yeux.
Thomas regardait le plafond, bouche ouverte, priant pour que le médecin ne détecte qu'une carie minuscule, curable en 30 secondes montre en main.... ce qui bien sûr était très loin de la réalité.
– Ouvrez bien grand, ne bougez surtout pas.
AIIIE ! Putain mais c'est pas vrai, qu'est ce qu'il fout ce type ???
– C'est bientôt fini, fit le dentiste avec un petit sourire appliqué.
Thomas ne comprenait pas pourquoi il avait si mal. Les muscles de ses bras étaient complètement tendus et ses mains étaient crispées sur le fauteuil. Sa bouche était tordue dans un horrible rictus, et s'il n'y avait pas eu cette fichue seringue, il aurait refermé la mâchoire depuis longtemps.
Putain, il va m'entendre Richard ! C'est quoi ce dentiste qui sait même pas faire une anesthésie !
– Voooilà, très bien, fit le dentiste en retirant l'aiguille de la gencive.
Thomas sentit les premiers fourmillements de l'anesthésie commencer à se propager à l'intérieur de sa bouche.
Anesthésique vétérinaire...
Le dentiste s'était éloigné dans une pièce adjacente, hors de la vue de Thomas. À en juger par le bruit, il avait l'air de chercher quelque chose.
- Ça va ? Vous devez commencer à sentir des picotements non ? lui lança le dentiste de la pièce voisine.
– Eeeeeeeeh... Eeeeeeeeeeeeeeeeeh !
Putain !!! Qu'est ce qui m'arrive ??? C'est quoi cet anesthésiant à la con ???Thomas tressaillit. Plus aucun son n'arrivait à sortir de sa bouche, comme si sa langue et ses muscles faciaux étaient complètement paralysés.
Le seul son qu'il arrivait à sortir provenait du plus profond de sa gorge. Il ne parvenait même pas à ouvrir la bouche, même pas à bouger les lèvres. Mais ce qui le terrorisa le plus, ce fut de sentir les fourmillements se propager dans le reste de son corps. Au départ ce fut ses bras et ses mains, puis bientôt, c'est sa cage thoracique toute entière qui commença à ne plus pouvoir bouger.
Putain, j'arrive plus à... respirer...
Thomas commençait à avoir la tête qui tournait. Incapable d'inhaler, l'air n'arrivait plus à entrer dans ses poumons. Il commença à sombrer dans une sorte d'état second, entre l'inconscience et la réalité. À travers la confusion la plus totale, il perçut vaguement le bruit métallique racler jusqu'à lui.
– Oh, il était temps que j'arrive, fit le dentiste qui traînait une bouteille d'oxygène derrière lui.
Il s'approcha de Thomas dont la tête pendait maintenant sur le rebord du fauteuil.
– Hé là fiston, ce serait dommage de s'évanouir comme ça hein ?
Alors Thomas sentit qu'on lui soulevait le visage pour lui fixer quelque chose autour du crâne. Il avait l'impression d'avoir la tête dans du coton.
– Voooilà.
Son nez était maintenant prisonnier d'une sorte de tube en plastique. Au bout de quelques secondes, il sentit de l'air entrer par ses narines.
De l'air... Oh oui ! De l'air...
Le dentiste lui redressa la tête et brandit un petit flacon devant ses yeux. Thomas put à peine y lire les trois initiales inscrites sur l'étiquette.
– Du SCC, fit le médecin en tapotant du doigt sur le flacon. Si tu savais le mal qu'il m'a fallu pour m'en procurer – il sourit. C'est un anesthésiant vétérinaire. Utilisé sur un humain, ça devient une drogue paralysante très puissante...
Putain qu'est ce qu'il raconte, il est malade ou quoi ???
– Dans certains pays, on l'utilise même pour faire parler des agents étrangers... parce que ça ne supprime pas la douleur, tu comprends ? Tu entends ce que je te dis ? Oui, je sais que tu entends.
Putain, c'est un taré ce mec ! Un vrai taré !!!
Le chirurgien s'assit sur une petite chaise, près du fauteuil. Thomas devina alors qu'il lui enfonçait des morceaux de coton dans la bouche, pour le forcer à la garder ouverte.
Mon dieu... MON DIEU, NON ! NOOOOOOOOONNNN !
La main du dentiste se crispa sur la mâchoire de Thomas. Le son strident de la fraise démarra.
Thomas était impuissant, complètement paralysé et incapable de pousser le moindre cri. C'était dans sa tête que les hurlements étaient les plus horribles. Des larmes de douleur commencèrent à rouler le long de ses joues. Le mal était insupportable..
– ALORS, T'AS TON COMPTE SALE PETIT CON !!!???
Le visage du dentiste était maintenant marbré de veines saillantes, et ses yeux exorbités étaient ceux d'un véritable dément. Il pencha la tête de Thomas pour lui faire dégobiller le sang qui s'était accumulé au fond de sa bouche.
– Tu vas voir, on va bien s'amuser...
Mais déjà Thomas se sentait partir. Il ne pouvait plus supporter la douleur qui lui broyait les gencives, les dents et la mâchoire. Il se sentait...
– Hé ho ? Réveilles toi bonhomme.
– Ah, c'est vrai. Je n'y suis pas allé de main morte avec toi. Excuses moi, tu veux bien ?
Le dentiste releva la tête de Thomas pour le forcer à regarder devant lui.
– Là, tu vois ? Tu n'es pas tout seul. J'ai réveillé tes petits camarades pour la suite des évènements.
Devant Thomas, une femme et un homme étaient allongés sur le sol, mains attachées derrière le dos avec du sparadrap. Il reconnut immédiatement les chaussures de l'assistante : des escarpins blancs. Quand à l'homme, il ne pouvait s'agir que du véritable monsieur Le Guerrec, le vrai dentiste. Tous deux étaient tombés aux mains du fou à la moustache si soigneuse. Ils avaient ce regard vide qu'ont les victimes traumatisées. Leur gorge était rouge de sang, et leur bouche ne ressemblait plus qu'à un gouffre profond, au fond duquel la moitié de leurs dents avaient été arrachées.
En cet instant, Thomas éprouva une telle terreur, que sa peur du dentiste lui apparut soudain comme quelque chose de dérisoire. Il avait envie de prier et de s'abandonner à nouveau, de se laisser partir pour ne plus jamais se réveiller... de ne plus avoir à supporter la douleur...c'était tout ce qu'il espérait... avoir...mal... ce sui arriva puisqu'il...... est mort de douleur.... ainsi que le vrai dentiste et son assistante retrouvé par la police, quelques jours plus tard....
Faites attention si vous allez chez le dentiste le fou cours toujours...
– Mmmm ! Encore cette saloperie de dent. Ça va bientôt faire une semaine que j'ai mal !
– Une semaine ? T'es fou ou quoi ? Faut aller, chez le dentiste!!
– Tu sais bien que j'aime pas ça...
– Parce que tu crois qu'y en a beaucoup qui aiment le dentiste ? Et ton mal de dents alors, tu crois qu'il va guérir tout seul ? Fais-moi confiance, il va empirer oui ! Tiens, attends... t'as du bol, je l'ai sur moi.
Thomas attrapa le post-it que lui tendait son frère aîné.
– Le Guerrec, un type bien, consciencieux, professionnel.
Thomas avait une terrible envie de grignoter. Chez lui, ce n'était d'ailleurs pas qu'une simple envie, c'était un besoin. Il était du genre glouton, à s'empiffrer à longueur de journée : gâteaux, chocolat, bonbons, chewing-gums, soda, tout y passait sans exception. Et fatalement, vu qu'il ne se brossait jamais les dents après – sinon il aurait dû le faire plus d'une vingtaine de fois dans la journée – il s'exposait constamment à des problèmes dentaires carabinés.
Il se massa doucement la joue gauche avec la main. La douleur était insupportable, et elle l'élançait maintenant dans toute la mâchoire. C'était son truc, ça. Il n'allait chez le dentiste que lorsqu'il était trop tard, lorsqu'il ne pouvait pas faire autrement et qu'il avait très mal.Thomas le savait et il n'allait pas pouvoir y couper. À la simple pensée de la séance de fraise légendaire, il sentit une vague d'anxiété le submerger.Il se traîna mollement jusqu'au canapé et y laissa tomber ses cent trente kilos, son estomac échappant un profond gargouillement.
Putain, j'ai la dalle moi...
Il tira le téléphone et hésita avant de faire le numéro il espéra que personne n'allait répondre. Mais au bout de la cinquième sonnerie, quelqu'un décrocha :
– Oui, Cabinet dentaire Le Gerrec, bonjour.
– bonjour madame je vous appelle pour une rage de dent. J'aurais aimé savoir si c'était possible de... de prendre rendez-vous rapidement ?
– Vous avez beaucoup mal ?
– un petit peu, mentit Thomas qui savait très bien que la douleur était particulièrement insoutenable.
– Nous pourrions vous prendre cet après midi à 14h15 si ça vous va ? Nous avons un désistement.
– cet après midi ? Ce n'est pas forcément aussi pressé, répondit Thomas, terrifié par le fait d'y aller aussi rapidement.
– C'est la seule disponibilité que nous avons. Sinon, ce ne sera pas avant une quinzaine de jours.
Il hésita un peu,la douleur était à la limite du raisonnable, il ne pouvait plus rien manger il aurait peut-être pu attendre un jour mais quinze, c'était beaucoup trop long, c'était impossible.
– Heu, alors très bien, 14h15, articula Thomas, résigné.
Puis après avoir laissé son nom et son numéro de téléphone, il raccrocha le combiné, terrorisé à l'idée de n'être déjà qu'à quelques heures du rendez-vous.
14h15... Ça lui laissait à peine trois heures pour se préparer psychologiquement. Aussi, c'était peut-être mieux comme ça. Il ne stresserait finalement que peu de temps!
Vers 12h20, Thomas se fit chauffer une soupe qu'il but tranquillement devant la télévision. Tout en se massant régulièrement la mâchoire, il s'imaginait déjà crispé sur le fauteuil du dentiste. Piquage, fraisage, meulage il essaya alors de se persuader qu'il ne sentirait rien, que tout allait bien se passer et qu'il ressortirait soulagé de son rendez-vous... Il était bien loin de s'imaginer ce qui l'attendait.
14h13 – Thomas s'arrêta un instant devant une porte de bois massif parée d'une élégante poignée ambrée. De toutes les portes de cabinet dentaire, c'était sans doute la plus somptueuse qu'il n'avait jamais vue. Étrangement, cela le rassura un peu. Il avait plus l'impression d'entrer chez un orfèvre que chez un boucher. D'une main tremblante, il appuya sur la petite sonnette, et un « dring » étranglé retentit de l'autre côté de la porte. Il tourna la poignée et entra. Il n'y avait personne.
BOUM BOUM BOUM
Thomas sursauta? dans une pièce voisine, un bruit sourd venait de résonner, comme si quelque chose venait de tomber par terre. Instinctivement, il se retourna et passa la tête par l'encadrement de porte le plus proche. C'était la salle d'attente ou une autre porte blanche devait incontestablement donner sur une autre pièce. C'était de là que le bruit était venu, Thomas en aurait mis sa main à couper.
Curieux, il commença à traverser la salle d'attente, sans quitter la porte du fond des yeux puis son pied heurta quelque chose qui alla tournicoter devant lui. Là, sur le parquet soigneusement ciré, il découvrit un escarpin blanc. Intrigué, Thomas se pencha pour le ramasser. Qu'est ce que cette chaussure pouvait bien faire ici ? Qui laisserait sa chaussure comme ça, en plein milieu du passage ?
À ce moment là, la porte s'ouvrit ,dévoilant un homme d'une quarantaine d'années. Plutôt mince et mesurant un bon mètre quatre-vingt, il portait une petite moustache taillée avec soin. Il regarda Thomas avec étonnement puis sourit.
– Je...bonjour... Je suis monsieur Marteret, balbutia Thomas. J'avais rendez-vous à 14h15.
– Oooh, monsieur Marteret oui. Vous êtes juste à l'heure, répondit l'homme avec son plus beau sourire.
Puis il baissa les yeux sur la chaussure que tenait Thomas.
– Vous permettez ? C'est celle de Mathilde. Elle a terriblement mal aux pieds ces jours-ci, fit-il d'un air navré. La pauvre chérie.
L'homme s'empara de l'escarpin par le talon, délicatement, comme si la chaussure était en verre et qu'il avait peur de la briser.
– Je suis à vous dans deux petites minutes, fit-il avant de disparaître en refermant la porte derrière lui.
À nouveau seul, Thomas se laissa tomber sur une des chaises alignées contre un mur de la pièce. Il se demanda un instant si le dentiste ne batifolait pas avec son assistante, à ses heures perdues. Il trouva l'idée amusante. Il repensa à la manière dont il avait saisi l'escarpin. Quelqu'un qui aime la douceur et la précision il n'en fallut pas plus à Thomas pour se détendre un peu et attraper le journal qui se trouvait tout au-dessus de la pile de magazines.Il tourna une page et s'arrêta net devant un article qui accrocha son regard :
ARTICLE: un produit vétérinaire dangereux aux mains d'un détraqué – Panique et terreur dans le quartier des Cornalines.Hier matin, il était 7h05 lorsqu'un homme a été retrouvé mort près de la déchetterie du 3ème arrondissement. Atrocement mutilé, le corps porte de très nombreuses lésions qui n'ont pas encore permis à la police d'identifier la victime. Selon le médecin légiste, il apparaît que les poignets ont été longuement attachés à l'aide de bande adhésive de type sparadrap. Par ailleurs, et le plus horrible de tout, l'autopsie a révélé que la victime était totalement consciente lors de la mutilation effectuée par l'agresseur. Du succinyl choline chloride, un puissant anesthésique vétérinaire, lui aurait été administré par le meurtrier, quelques minutes auparavant. Ce produit, utilisé chez l'homme en grande quantité, prov...
– Monsieur Marteret ?
Thomas sursauta et leva subitement les yeux de son journal. Dans l'encadrement de la porte, le dentiste lui souriait. Il avait passé une blouse blanche et un masque de chirurgien se balançait à son cou, sur sa poitrine. Déconcerté, Thomas replia tant bien que mal le journal et le jeta sur la pile de magazines. Délibérément, il essaya de se concentrer sur autre chose et se mit à penser à l'article qu'il venait de lire.
Dès son entrée dans le cabinet, Thomas remarqua le fauteuil incurvé qui se tendait sous un moniteur de contrôle, dont l'image représentait une dentition humaine parfaite. Sur la droite, les instruments si redoutés étaient scrupuleusement alignés sur leur socle, lui-même fixé au siège. Ils avaient l'air d'une armée en attente de livrer bataille.
– Installez-vous, je vous en prie, fit le dentiste en enfilant une paire de gants en plastique.
Thomas était terrifié. Il sentit son taux d'adrénaline monter d'un coup il s'allongea sur le fauteuil.Il essayait de penser à autre chose, de se raconter des histoires capables de retenir toute son attention, mais il n'y parvenait pas, alors il repenssa à l'article dans le journal, regrettant de ne pas avoir eu le temps de le lire jusqu'à la fin.
– Bien. Où est ce que vous avez mal ? fit le dentiste, réapparaissant soudain à la vue de Thomas, une petite seringue entre les doigts.
– Heu... je... là, sur la gauche, fit-il sans quitter l'aiguille des yeux.
Thomas regardait le plafond, bouche ouverte, priant pour que le médecin ne détecte qu'une carie minuscule, curable en 30 secondes montre en main.... ce qui bien sûr était très loin de la réalité.
– Ouvrez bien grand, ne bougez surtout pas.
AIIIE ! Putain mais c'est pas vrai, qu'est ce qu'il fout ce type ???
– C'est bientôt fini, fit le dentiste avec un petit sourire appliqué.
Thomas ne comprenait pas pourquoi il avait si mal. Les muscles de ses bras étaient complètement tendus et ses mains étaient crispées sur le fauteuil. Sa bouche était tordue dans un horrible rictus, et s'il n'y avait pas eu cette fichue seringue, il aurait refermé la mâchoire depuis longtemps.
Putain, il va m'entendre Richard ! C'est quoi ce dentiste qui sait même pas faire une anesthésie !
– Voooilà, très bien, fit le dentiste en retirant l'aiguille de la gencive.
Thomas sentit les premiers fourmillements de l'anesthésie commencer à se propager à l'intérieur de sa bouche.
Anesthésique vétérinaire...
Le dentiste s'était éloigné dans une pièce adjacente, hors de la vue de Thomas. À en juger par le bruit, il avait l'air de chercher quelque chose.
- Ça va ? Vous devez commencer à sentir des picotements non ? lui lança le dentiste de la pièce voisine.
– Eeeeeeeeh... Eeeeeeeeeeeeeeeeeh !
Putain !!! Qu'est ce qui m'arrive ??? C'est quoi cet anesthésiant à la con ???Thomas tressaillit. Plus aucun son n'arrivait à sortir de sa bouche, comme si sa langue et ses muscles faciaux étaient complètement paralysés.
Le seul son qu'il arrivait à sortir provenait du plus profond de sa gorge. Il ne parvenait même pas à ouvrir la bouche, même pas à bouger les lèvres. Mais ce qui le terrorisa le plus, ce fut de sentir les fourmillements se propager dans le reste de son corps. Au départ ce fut ses bras et ses mains, puis bientôt, c'est sa cage thoracique toute entière qui commença à ne plus pouvoir bouger.
Putain, j'arrive plus à... respirer...
Thomas commençait à avoir la tête qui tournait. Incapable d'inhaler, l'air n'arrivait plus à entrer dans ses poumons. Il commença à sombrer dans une sorte d'état second, entre l'inconscience et la réalité. À travers la confusion la plus totale, il perçut vaguement le bruit métallique racler jusqu'à lui.
– Oh, il était temps que j'arrive, fit le dentiste qui traînait une bouteille d'oxygène derrière lui.
Il s'approcha de Thomas dont la tête pendait maintenant sur le rebord du fauteuil.
– Hé là fiston, ce serait dommage de s'évanouir comme ça hein ?
Alors Thomas sentit qu'on lui soulevait le visage pour lui fixer quelque chose autour du crâne. Il avait l'impression d'avoir la tête dans du coton.
– Voooilà.
Son nez était maintenant prisonnier d'une sorte de tube en plastique. Au bout de quelques secondes, il sentit de l'air entrer par ses narines.
De l'air... Oh oui ! De l'air...
Le dentiste lui redressa la tête et brandit un petit flacon devant ses yeux. Thomas put à peine y lire les trois initiales inscrites sur l'étiquette.
– Du SCC, fit le médecin en tapotant du doigt sur le flacon. Si tu savais le mal qu'il m'a fallu pour m'en procurer – il sourit. C'est un anesthésiant vétérinaire. Utilisé sur un humain, ça devient une drogue paralysante très puissante...
Putain qu'est ce qu'il raconte, il est malade ou quoi ???
– Dans certains pays, on l'utilise même pour faire parler des agents étrangers... parce que ça ne supprime pas la douleur, tu comprends ? Tu entends ce que je te dis ? Oui, je sais que tu entends.
Putain, c'est un taré ce mec ! Un vrai taré !!!
Le chirurgien s'assit sur une petite chaise, près du fauteuil. Thomas devina alors qu'il lui enfonçait des morceaux de coton dans la bouche, pour le forcer à la garder ouverte.
Mon dieu... MON DIEU, NON ! NOOOOOOOOONNNN !
La main du dentiste se crispa sur la mâchoire de Thomas. Le son strident de la fraise démarra.
Thomas était impuissant, complètement paralysé et incapable de pousser le moindre cri. C'était dans sa tête que les hurlements étaient les plus horribles. Des larmes de douleur commencèrent à rouler le long de ses joues. Le mal était insupportable..
– ALORS, T'AS TON COMPTE SALE PETIT CON !!!???
Le visage du dentiste était maintenant marbré de veines saillantes, et ses yeux exorbités étaient ceux d'un véritable dément. Il pencha la tête de Thomas pour lui faire dégobiller le sang qui s'était accumulé au fond de sa bouche.
– Tu vas voir, on va bien s'amuser...
Mais déjà Thomas se sentait partir. Il ne pouvait plus supporter la douleur qui lui broyait les gencives, les dents et la mâchoire. Il se sentait...
– Hé ho ? Réveilles toi bonhomme.
– Ah, c'est vrai. Je n'y suis pas allé de main morte avec toi. Excuses moi, tu veux bien ?
Le dentiste releva la tête de Thomas pour le forcer à regarder devant lui.
– Là, tu vois ? Tu n'es pas tout seul. J'ai réveillé tes petits camarades pour la suite des évènements.
Devant Thomas, une femme et un homme étaient allongés sur le sol, mains attachées derrière le dos avec du sparadrap. Il reconnut immédiatement les chaussures de l'assistante : des escarpins blancs. Quand à l'homme, il ne pouvait s'agir que du véritable monsieur Le Guerrec, le vrai dentiste. Tous deux étaient tombés aux mains du fou à la moustache si soigneuse. Ils avaient ce regard vide qu'ont les victimes traumatisées. Leur gorge était rouge de sang, et leur bouche ne ressemblait plus qu'à un gouffre profond, au fond duquel la moitié de leurs dents avaient été arrachées.
En cet instant, Thomas éprouva une telle terreur, que sa peur du dentiste lui apparut soudain comme quelque chose de dérisoire. Il avait envie de prier et de s'abandonner à nouveau, de se laisser partir pour ne plus jamais se réveiller... de ne plus avoir à supporter la douleur...c'était tout ce qu'il espérait... avoir...mal... ce sui arriva puisqu'il...... est mort de douleur.... ainsi que le vrai dentiste et son assistante retrouvé par la police, quelques jours plus tard....
Faites attention si vous allez chez le dentiste le fou cours toujours...
